Être survivant-e francophone en Ontario ajoute une dimension particulière à l'expérience des institutions — celle de la langue et de l'identité culturelle. Pour les personnes francophones qui ont vécu dans de grandes institutions résidentielles, la langue n'était pas seulement un outil de communication : elle était le lien vers une identité culturelle qui risquait de s'effacer dans un environnement principalement anglophone.
Les institutions de soins résidentiels en Ontario fonctionnaient en grande majorité en anglais. Pour les résidents-es francophones, cela signifiait souvent devoir naviguer dans une langue seconde pour obtenir des soins, exprimer des besoins ou simplement parler avec le personnel. Dans certains cas, l'utilisation du français était découragée ou limitée, sans égard pour son importance dans la construction de l'identité personnelle.
La langue maternelle est bien plus qu'un moyen de se faire comprendre. Elle est le tissu dans lequel se tissent les premiers souvenirs, les relations familiales, les histoires et les traditions. Pour les francophones placés dans des institutions à un jeune âge, la distance avec cette langue pouvait représenter une rupture supplémentaire avec leur communauté d'origine. Revenir à cette langue dans l'âge adulte, ou la retrouver après des années d'usage limité, est un acte de récupération autant linguistique qu'identitaire.
Le projet Mémoire, témoignages et espoir a été conçu pour répondre, entre autres, à cette réalité. En réunissant des survivants-es francophones et anglophones et en travaillant dans les deux langues, le projet reconnaît que les histoires de l'institutionnalisation en Ontario appartiennent à deux communautés linguistiques. Les ressources pédagogiques développées dans le cadre du projet sont disponibles en français et en anglais, non pas comme simple obligation formelle, mais comme engagement réel envers l'inclusion des voix francophones.
Pour certains participants francophones, le projet a représenté une occasion rare de parler de leur expérience institutionnelle dans leur propre langue. Ce n'est pas une question anodine. Les nuances émotionnelles et les précisions culturelles que permet la langue maternelle sont difficiles à transmettre dans une traduction, même fidèle. Témoigner en français, devant des personnes qui comprennent cette langue, permet une forme de précision et d'authenticité différente.
Il existe aussi une dimension politique dans la préservation des témoignages francophones. L'histoire des institutions en Ontario a souvent été racontée principalement du point de vue des sources anglophones — les documents officiels, les rapports gouvernementaux, les études académiques. Les voix francophones ont tendance à être sous-représentées dans ces archives. En documentant les expériences des survivants-es francophones dans leur propre langue, le projet contribue à une histoire plus complète et plus juste.
Les défis du bilinguisme ne s'arrêtent pas aux portes de l'institution. Dans la vie communautaire, les francophones de l'Ontario naviguent souvent dans un contexte où les services, les activités de loisirs et les réseaux sociaux sont principalement en anglais. Pour les personnes qui ont déjà connu la marginalisation au sein du système institutionnel, cette situation peut renforcer un sentiment d'isolement.
Mémoire, témoignages et espoir reste attentif à cette réalité. Le travail de mémoire et de témoignage se fait dans les deux langues, avec le souci que chaque participant-e puisse s'exprimer et être compris-e selon ses propres termes. C'est dans cet espace bilingue que se construit quelque chose d'important : la reconnaissance que les deux communautés partagent une histoire, et que cette histoire peut être portée ensemble, sans effacer ce qui rend chacune particulière.